Se tuer au travail

Publié le par égalité

Ces derniers mois, les évènements dramatiques que sont les suicides sur le lieu de travail se sont multipliés. Les causes sont, suivant les cas : le stress, les pressions, les mauvaises conditions de travail, la menace de licenciement... et souvent plusieurs de ces éléments à la fois.
C'est donc l'organisation du travail dans notre société qui est en cause.

Voici quelques extraits de l'entretien donné par Christophe Dejours (psychiatre et titulaire de la chaire de psychanalyse santé-travail au CNAM) au Monde du 22 juillet 2007 :

"Autrefois, les suicides au travail étaient rarissimes. Le phénomène correspondait à des situations très précises, comme lors de l'exode rural, qui s'est accompagné d'une crise effroyable dans le monde agricole. Mais, depuis une dizaine d'années, les troubles musculo-squelettiques, le nombre de pathologies liées à la surcharge au travail, ce qu'on appelle aussi les karoshis ("mort par surtravail" en japonais) se multiplient à un rythme inquiétant." "Il faut en chercher l'origine dans la division du travail poussée à l'extrême."

"Le suicide est l'aboutissement d'un processus de délitement du tissu social qui structure le monde du travail. Une organisation du travail ne peut pas être réductible à une division et à une répartition des tâches, froides et rationnelles, évaluables à tout instant."
"Gérer les rapports humains par la violence, les crocs-en-jambe, les humiliations, les calomnies est ce qu'il y a de plus facile."
"Que quelqu'un souffre dans son travail n'est ni nouveau ni exceptionnel. Mais avant, la communauté de travail offrait des contreparties aux conditions de travail difficiles, aux injustices, aux harcèlements, à travers des systèmes de solidarité assez forts, qui permettaient de tenir le coup. On ne laissait pas l'autre s'enfoncer. Le problème, c'est qu'aujourd'hui, souvent, le lien social a été liquidé, on ne peut plus compter sur les autres, parce que la communauté est divisée et désorganisée."

"Les systèmes d'évaluation cassent le collectif. Les gens n'ont plus les moyens et les conditions psychologiques pour délibérer, faire remonter les problèmes, participer à l'activité obligatoire, parce qu'il faut à tout prix atteindre des objectifs. Travailler sous cet angle, c'est échouer."
"Dans nos pays, de l'argent, on n'en a jamais eu autant que maintenant. La France n'a jamais été aussi riche. Ce n'est pas le manque de moyens qui nous empêche de faire des efforts et des progrès dans l'organisation du travail. Ce qui manque, c'est une volonté politique, capable de remettre à plat des processus qui sont en train de créer une casse sociale sérieuse. Les suicides en entreprise, de plus en plus nombreux, sont un signal d'alarme inquiétant sur la pérennité du système."

"Nous souffrons beaucoup du court-termisme des dirigeants. Economistes et politiques exaltent le système qui consiste à ramasser le maximum d'argent dans un minimum de temps. Or ces bénéfices sont de plus en plus déconnectés du travail. Le "vivre ensemble" n'est pas rentable immédiatement, mais il est fondamental pour la pérennité du système. En tout état de cause, on ne laisse pas des gens mourir à cause du travail. On ne peut pas accepter qu'au nom de l'efficacité économique on casse notre société en mettant les gens sur le bord de la route. Cette violence générée par une mauvaise organisation du travail, c'est la société qui doit ensuite l'assumer en termes de dégâts sociaux et financiers. On ne peut pas constamment pomper le capital humain et l'intelligence collective sans se préoccuper des conséquences. Parce qu'au bout d'un moment, il n'y aura plus rien à pomper, nous aurons une société invivable, et le système économique ne fonctionnera plus. On a peut-être déjà atteint ces limites."


Face à cette situation, le gouvernement prend les choses en main, puisque Christine Lagarde, ministre de l'économie, a déclaré le 10 juillet 2007 à la tribune de l'Assemblée nationale : "il faut en finir avec les théorisations idéologiques, cesser de penser" (extrait du Compte rendu officiel sur le site de l'Assemblée).
Il faudrait donc "cesser de penser", et laisser les conditions de travail se détériorer pour les salariés, jusqu'à mettre en cause leur vie...
"Cesser de penser" : la ministre de l'économie a visiblement commencé à appliquer ce principe à elle-même...

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marxisme 27/07/2007 23:45

A propos de la déclaration hallucinante de Lagarde, une citation d'il y a quelques décennies, du coup toujours d'actualité :

"Marx a montré de cent façons qu'il n'y eut jamais des morales de maîtres et des morales d'esclaves, mais des morales établies par les maîtres pour les esclaves."